
Posted by Faure Pascale on 23/6/2009, 9:36:47
Faure Pascale
Les Alévis et les missionnaires protestants : identités, ethnicités …
Parler d’identité, c’est parler de fragilité…
L’identité fait l‘objet de nombreuses définitions qui la situent au carrefour de plusieurs champs disciplinaires, elle fait référence à différents registres, théoriques et pratiques, subjectif et objectif, individuel et collectif ; elle se fonde dans l’histoire et la structure, convoque le social, le communautaire, énonce le collectif et le transcendantal...
L’identité est un construit social : les processus de distinction, définir un « nous » et un « eux » sont le fait de tout groupement humain et permettent de se définir et de définir l’autre. Elle renvoie à des normes d’appartenance nécessairement conscientes car fondées sur des oppositions symboliques… L’identité se construit sur un besoin de références et de permanence mais ne peut être pensée comme quelque chose de figé et de définitif.. : elle se caractérise au contraire par une dimension dynamique, interactionniste, un aspect multidimensionnel, une volonté stratégique.... (cf Camilléri Carmel, 1990, Stratégies identitaires).
Le phénomène identitaire ne peut résulter que des interactions entre les groupes et des procédures de différenciation mises en oeuvre dans ces relations … L’identité est toujours le résultat de l’identification que l’on se voir assigner par autrui et celle que l’on affirme soi-même…
Frédérik Barth a particulièrement bien montré que toute identité qu’elle soit individuelle ou collective se construit et se transforme dans l’interaction des groupes ; la question de l’entretien des frontières qui établit des processus d’inclusion et d’exclusion, le caractère mouvant, évolutif des critères de distinction et surtout l’importance de la signification de ces distinctions dans un lieu et temps donnés (cf Les groupes ethniques et leurs frontières, dans Théories de l’ethnicité,1995).
L’identité comme processus et comme cadre est bien une affaire politique car elle fait référence au lien social : le processus politique est au cœur de l’émergence de toute nouvelle forme de conscience du « nous » et du « je ». C’est le statut du sujet, considéré dans ses liens d’appartenance, de filiation, dans ses références collectives, dans ses rapports au pouvoir qui est en jeu . Quand il y a violence ou défaillance du politique (colonisation, immigration, génocides, dictature d’Etat, catastrophes et inégalités sociales…), ce qui fonde, structure et fait tenir le lien social est mis à mal : c’est le délitement du lien transcendantal, l’effondrement des systèmes symboliques, des idéaux, des mises en sens qui touchent le sujet, les groupes, les communautés…
La période particulière que représente la rencontre entre Alevis et missionnaires protestants illustre cet aspect dynamique et interactionniste de l’identité et ses enjeux stratégiques entre Arméniens et Alévis dans un contexte historique où le lien politique avec sa dimension symbolique, sacrée est particulièrement problématique.
Les relations entre les Alévis et les missionnaires chrétiens, que nous restitue le texte de Kieser Lukas vont être une histoire de sympathie mutuelle et de bienveillance réciproque (Les Alévis et le courant protestant (19-20e siècle) dans Etudes Kurdes n°3, octobre 2001). L’enthousiasme du mouvement missionnaire protestant envers les Kizilbachs va commencer dès 1850 et durer jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale, date de départ définitif des missionnaires (42). Leur intérêt pour un groupe non musulman (comme les Yezidis, les Druzes, les Alaouites) est dû au fait qu’il est plus accessible au « levain » de l’évangile que la communauté sunnite peu malléable… « L’évangile du royaume de Dieu » que les missionnaires cherchaient à répandre correspondait à une spiritualité individualisée protestante ainsi qu’à une philosophie des Lumières avec les droits de l’Homme. On peut y retrouver les approches pré-millénaristes du mouvement protestant de la fin du XVIIIe avec la reformulation du passé et du présent à partir de l’ordre à venir, l’annonce du « royaume » de la paix et de la justice qui reste à construire, notamment par une participation à la grande Histoire avec la promesse de vivre sur des principes égalitaires, la volonté de briser le pouvoir du pape, celui de l’islam…
Le millet protestant
La rencontre avec l’Alévisme se fait dans un contexte particulier : la fin de l‘Empire ottoman en Anatolie centrale et orientale, et les clivages existants entre Kizilbachs et Sunnites, les oppressions subies des premiers par les seconds .
La disposition des Kizilbachs en faveur du protestantisme est donc interprétée en fonction de leur position socio-politique : la protection que peut apporter le millet protestant récemment crée et reconnu par le sultan et un grand désir d ‘instruction, une demande d’enseignants..
Le millet protestant bénéficiait d’un rayonnement dû à la situation juridiquement reconnue à ses membres et par la nouveauté de sa constitution : un fonctionnement comme une démocratie représentative qui séparait religion et appartenance civile dans le millet (51). En principe, on pouvait être membre du millet sans adhérer à une église protestante. A la tête du millet, un civil ottoman sans fonction ecclésiastique était élu par l’assemblée des représentants locaux. Le millet protestant recrutait largement parmi les Arméniens mais comptait aussi des Syriens, des Grecs et des Arabes. Il restait petit comparé aux millet traditionnels.
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